AU/LAB s’implique pour en savoir toujours plus sur le mouvement de l’agriculture urbaine : 4 ans de recherche sur les potagers de la région montréalaise

Entre 2017 et 2021, une équipe de recherche menée par Eric Duchemin (Université du Québec à Montréal/Laboratoire sur l’agriculture urbaine), Nathan McClintock (Institut national de la recherche scientifique) et Thi Thanh Hiên Pham (Université du Québec à Montréal) ont réalisé une recherche interdisciplinaire sur les potagers comme infrastructure verte de résilience individuelle et collective face aux changements climatiques et sociaux. Ils viennent de mettre en ligne le rapport de cette recherche qui a durée plus de 4 ans et mobilisé plus de 21 chercheurs pour la cartographie de 11 territoires.

Rapport : Évaluation de l’agriculture urbaine comme infrastructure verte de résilience individuelle et collective face aux changements climatiques et sociaux

Cette étude, en élargissant les perspectives de recherche sur le jardinage alimentaire, nous conduit à revoir certains discours admis et généralisés. L’étude des raisons associées à l’activité de jardinage révèle que même si le jardinage est avant tout considéré comme une activité de loisirs, elle concrétise cependant des préoccupations alimentaires et environnementales, comme le fait de manger des aliments frais et de proximité, de manger plus sainement et de savoir d’où vient la nourriture, etc. Si l’aspect de la contribution alimentaire, lorsqu’on invoque des raisons culturelles ou de diminution des dépenses alimentaires, est relégué aux dernières places dans les motivations, les jardinières et jardiniers sont tout de même 68% à dire que l’autosuffisance alimentaire est très importante ou importante pour eux. Même si les enjeux alimentaires semblent secondaires pour quelques personnes qui jardinent, la majorité d’entre eux-elles, qu’on a regroupé au sein des groupes des passionnés et des pragmatiques, considèrent le potentiel de contribution alimentaire du jardinage.

Par ailleurs, on a vu que les personnes en situation d’insécurité alimentaire accordent plus d’importance au fait de diminuer leurs dépenses alimentaires grâce au jardinage. Parmi les personnes qui jardinent, un peu moins de la moitié d’entre elles produisent plus du quart de leur consommation en fruits et légumes frais. On a déjà vu que la contribution alimentaire est favorisée lorsque les personnes disposent de certains moyens, mais, de manière générale, il semblerait que les attentes de certaines personnes sont importantes sans pour autant que la contribution alimentaire de leur activité le soit.

On a identifié que plus de la moitié des personnes qui jardinent associent une multitude de raisons à leur activité (les passionnés, 52% des répondants jardiniers). En les qualifiant de passionnés, on a cherché à mettre en évidence le degré de motivation à pratiquer le jardinage alimentaire. L’étude des caractéristiques des initiatives de jardinage révèle cependant que la contribution alimentaire du jardinage demande plus que l’envie de s’y investir. Les potagers les plus grands et auxquels on consacre le plus de temps sont les plus productifs. L’analyse des profils socioéconomiques montre d’autant plus ce décrochage entre attentes, parfois idéalistes, et conditions sous lesquelles la pratique du jardinage est la plus significative.

29% des personnes qui jardinent produisent plus du quart des fruits et légumes frais qu’elles consomment, les rendements s’évaluent en moyenne à 3,2 kg/m² chez les particuliers de Montréal et certains quartiers et arrondissements enregistrent des taux records de logements privés qui comportent un potager, dont 11 hectares dans l’arrondissement Saint-Léonard. Ces résultats valident donc le potentiel alimentaire du jardinage domestique. Il faut désormais en reconnaître les enjeux, notamment d’accès aux espaces et l’implication nécessaire, pour en encourager la pratique au niveau individuel et collectif et faire face, de façon lucide, aux enjeux sociaux et climatiques du 21e siècle.

En conclusion, bien que la pratique de l’agriculture urbaine ne soit généralement pas motivée par la production alimentaire et la réduction des dépenses alimentaires, celle-ci est un élément non négligeable d’un système alimentaire local. De plus, cette pratique présente de nombreux avantages pour les quelques ménages en situation d’insécurité alimentaire qui cultivent un potager. En partant de cette estimation, il devient possible de voir l’apport de l’agriculture urbaine autrement et de favoriser une participation plus active dans le développement de réseaux de solidarité. Les scénarios utilisés dans le cadre de cette recherche se basent sur l’existant et non sur des projections du développement potentiel du programme des jardins communautaires, collectifs ou encore des jardins domestiques. Dans ce dernier cas, nos travaux de cartographie montrent qu’il existe encore un grand potentiel en espace pour le développement de cette pratique. Ces résultats montrent clairement la place sous-estimée de l’agriculture urbaine domestique dans la sécurité alimentaire des villes, surtout la place qu’elle pourrait occuper dans une démarche de solidarité entre les citoyens et citoyennes (partage des récoltes, partage de l’espace, etc.).

De plus, les récents événements en lien avec la pandémie de COVID-19 illustrent parfaitement les débats actuels pour une transition écologique des villes et de nos systèmes alimentaires. Même si ces événements ne semblent pas influencer directement la part de population qui jardine, les discussions sur l’autonomie alimentaire du Québec ont mis en lumière la nécessité de penser de nouveaux systèmes alimentaires.

Les résultats de cette étude démontrent le potentiel alimentaire de l’AU, aussi bien en quantités d’aliments produits qu’en création de valeur ajoutée, mais illustre aussi la nécessité de mieux connaître les systèmes alimentaires alternatifs, comme celui entourant la pratique de l’agriculture urbaine. En outre, tout comme pour les jardins collectifs, il serait pertinent de voir si un apport des légumes du jardin, même anecdotique, ne change pas les habitudes alimentaires des familles, jouant un rôle qualitatif sur la sécurité alimentaire des jardinières et jardiniers.

Finalement, puisque l’accès aux ressources (espace, revenus, connaissance) explique le fait de jardiner, et que les propriétaires sont favorisés, il nous apparaît que les pouvoirs publics devraient poursuivre dans des démarches de politiques d’agriculture urbaine favorisant le développement de potagers dans des espaces publics ou dans des habitations locatifs ou coopératifs, afin de répondre aux besoins des personnes en situation de vulnérabilité ou précarité qui, lorsqu’elles jardinent, bénéficient d’un plus grand impact positif que le reste de la population.

Pour consulter le rapport

Duchemin, E, L. Penvern, N. McClintock et T.T.H. Pham (2021) Évaluation de l’agriculture urbaine comme infrastructure verte de résilience individuelle et collective face aux changements climatiques et sociaux, Rapport de recherche, Université du Québec à Montréal & Laboratoire sur l’agriculture urbaine, 273p.

 

Le projet de recherche Évaluation de l’agriculture urbaine comme infrastructure verte de résilience individuelle et collective face aux changements climatiques et sociaux est soutenu financièrement par :

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